La présidente sortante Michelle Bachelet, PS, ne pouvait se représenter car on ne peut pas enchaîner deux mandats présidentiels consécutif au Chili. Devenue présidente en janvier 2006, elle avait terminé son premier mandat en 2009 avec un taux de popularité de plus de 80 % et laissé la place à un président issu du pinochetisme Sebastian Piñera. Réélue en 2013 avec 62 % des voix, elle termine son deuxième mandat avec seulement 23 % d'opinions favorables !

Élue à la tête d'une coalition nommée Nueva Mayoria, incluant le Parti radical social-démocrate, le PPD, le PS plus le PC chilien, son gouvernement a plus que déçu.

Elle a fait face à de nombreuses mobilisations de la jeunesse revendiquant une école publique et gratuite, réforme qu'elle n'a pas été capable de mettre en place, ainsi qu'à un puissant mouvement contre le système de fonds de pension pour les retraites, NO mas AFP, alors que les 500 000 retraités perçoivent des pensions de 250 euros par mois en moyenne (le salaire moyen est de 500 euros) et qu'une baisse est annoncée pour les futurs retraités. Le taux de pauvreté des personnes âgées atteint 20%.

Enfin la corruption touche l'ensemble de la classe politique traditionnelle dont le fils de la propre présidente et alimente un fort rejet de la politique qui s'est exprimé dans le fort taux d'abstention, 53,30%, puisque maintenant le vote n'est plus obligatoire au Chili.

Pour la première fois depuis la fin de la dictature le 11 mars 1990 et l'arrivée comme président de Patricio Alwyn de la Démocratie chrétienne à la tête de la Concertación, coalition allant de la DC au PS, puis l'élargissement au PC pour donner la Nueva Mayoria en 2013, la Démocratie Chrétienne avait décidé de faire cavalier seul. Elle a donc présenté sa propre candidate, Carolina Goic qui a obtenu 5,88% ce qui est un énorme camouflet pour un parti historique au Chili qui a eu plusieurs présidents de la République. Il ne faut pas oublier qu'ils ont soutenu le coup d'Etat, qu'ils appelaient de leurs vœux, et la dictature militaire de Pinochet.

Le PC chilien avait décidé de continuer avec le PS en soutenant le candidat de la nouvelle coalition La Fuerza de la Mayoria amputée de la Démocratie chrétienne (le PC ne retrouve que 8 députés sur 9 sortants et n'obtient toujours pas de sénateur). Ce candidat, Alejandro Guillier, du Parti Radical social-démocrate, est arrivé en deuxième position avec 22,70%.

A droite, le milliardaire Sebastián Piñera était de nouveau candidat et donné largement vainqueur par tous les instituts de sondage avec un score estimé entre 40% et 45%. Au final il n'obtient que 36,64% ayant perdu des suffrages au profit d'un candidat se réclamant de Pinochet, José Antonio Kast, qui créée la surprise avec 7,93% des voix.

Candidat pour la troisième fois, Marco Enriquez-Ominami n'atteint cette fois-ci que 5,71% contre 20% en 2009 et 10,98% en 2013. Accusé lui-aussi dans des affaires de corruption, sa candidature n'aura eu comme conséquence que d'empêcher la candidate du Frente Amplio d'être au second tour.

Eduardo Artés, Unión Patriótica, candidat d'extrême-gauche soutien de la Corée du Nord a obtenu 0,51% et Alejandro Navarro, País, sénateur sortant de la Nueva Mayoría avec laquelle il avait rompu en août 2016, est le dernier avec 0,36%.

Le Frente Amplio, qui avait 3 députés sortants, revient avec 20 députés dont 9 femmes soit 13% des 155 députés et un sénateur. Pour la première fois donc depuis la fin de la dictature s'en est fini de l'hégémonie du « duopolio », une force politique nouvelle a enfin réussi à le briser. Le Frente Amplio a profiter pleinement de la disparition du mode de scrutin binominal qui rendait l'élection de députés hors système totalement improbable jusqu'alors, Gabriel Boric élu la dernière fois à Magallanes contre la droite et contre la Nueva Mayoria ayant fait figure d'exception.

Le Frente a aussi su mener une campagne offensive, mettant en avant de nombreux jeunes issus des mobilisations étudiantes, se battant pour les droits des femmes (l'IVG vient juste d'être autorisé mais seulement dans 3 cas), pour les classes populaires, contre la corruption, pour le droit à l'eau mais aussi pour une Constituante pour en finir avec celle héritée de Pinochet.

Le second tour devra donc départager Alejandro Guillier et Sebastián Piñera. Ce dernier pensait que s'il y avait un second tour, cela serait une promenade de plaisir pour lui. Or les résultats du premier tour changent la donne et montrent une élection qui reste ouverte. Tout dépendra si le Frente Amplio donne une consigne de vote ou pas, alors que l'ensemble des forces participantes ont exprimé des divergences à ce propos avant le premier tour, même si toutes sont par contre d'accord pour refuser toute participation à un gouvernement qui verrait le jour en cas de victoire de Guillier. Mais il est clair que maintenant le Frente Amplio est la troisième force politique du pays et représente l'espoir de politiques alternatives. Ainsi contrairement à ce qu'on a beaucoup entendu ces derniers temps, l'alternative n'est pas morte en Amérique Latine.